My Land



Mettre à mal les certitudes et les modes de représentation du spectateur […], c’est aussi le travail de My Land.


My Land
de Nabil Ayouch

| Maroc  | 2011 | 1H25 | distribution : Les films de l'Atalante |
| avec Khadijeh Gharabli, Abou Afifi Abou Hassan |
| sortie nationale : 8 février 2012 |

Un film choisi par un jury composé de :
Yves Aumont • Ouest-France
Catherine Bailhache • ACOR
Christophe Kantcheff • Politis
Eric Loret • Libération
Isabelle Regnier • Le Monde




Tourné dans les camps de réfugiés au Liban en 2009, My Land donne la parole à de vieux réfugiés palestiniens qui ont fui leur terre natale en 1948. Cette parole est entendue par de jeunes israéliens de 20 ans qui construisent leurs pays. Entre ces deux mémoires, il y a une réalité. La réalité de deux peuples qui se battent pour la même terre.

Le film  My Land de Nabil Ayouch est soutenu par l'ACOR. Il a été choisi dans le cadre de la collaboration de l'ACOR avec le SDI - Syndicat des distributeurs indépendants et le FIF 85 – Festival international du film de La Roche-sur-Yon autour des Premières rencontres du cinéma indépendant de La Roche-sur-Yon.

Texte du jury presse FIF 85



Le cœur et les raisons






par Yves Aumont, Ouest-France,  Christophe Kantcheff, Politis,  Eric Loret, Libération, et Isabelle Regnier, Le monde,
critiques membres du jury du FIF 85 pour la sélection des films du SDI





Le SDI – Syndicat des distributeurs indépendants – a proposé à ce jury des films inédits dont la sortie était prévue à l'époque dans les mois suivants. Les quatre films dont il est question ici sont ceux retenus par le jury. En octobre dernier, ces films ont fait partie d'une programmation montrée dans le cadre du Festival international du film de La Roche-sur-Yon, dans le cadre des Premières rencontres du cinéma indépendant du Festival.

Après l’expérience plaisante et enrichissante du jury de la presse l’an dernier, le festival de la Roche-sur- Yon nous a sollicités pour sélectionner les films du Syndicat des distributeurs indépendants présentés lors de l’édition 2011.

Demande inhabituelle pour un quatuor de critiques venus d’horizons différents. Fallait-il cesser d’exercer notre métier et composer une programmation ? Nous l’avons tenté d’abord. Notre sélection devait-elle être éclectique, consensuelle, représentative des films qui nous étaient soumis ? Cet essai a fait long feu : pour chacun de nous, seuls deux ou trois films comptaient réellement.

Nous avons donc décidé d’affirmer un choix résolu, une sélection cohérente et stimulante. Notre désir de la proposer aux spectateurs en est d’autant plus vif. « Un choix résolu », cela signifie en premier lieu l’adhésion la plus large au sein de notre petit collectif, et justifiée par des arguments forts. Ainsi, sur les douze films qui ont été donnés à voir, nous en avons retenu quatre : My Land de Nabil Ayouch, les Acacias de Pablo Giorgelli, The Day He Arrives de Hong Sang-soo et Il n’y a pas de rapport sexuel de Raphaël Siboni, les deux derniers l’ayant été à l’unanimité. Certes, nous ne pouvons revendiquer de révéler quatre œuvres inédites : les films de Hong Sang-soo sont régulièrement sélectionnés à Cannes, et les Acacias y a obtenu cette année la Caméra d’or (prix réservé à un premier film, toutes sections confondues). Mais nous n’avions aucune raison d’écarter ces films, bien au contraire, dès lors que nos choix ont été avant tout guidés par l’idée que nous nous faisons de l’exigence cinématographique, comme d’une ouverture, d’une surprise à partager.




Il n'y a pas
de rapport sexuel
ouvre des abîmes
de questionnements


Surpris, nous l’avons été par Il n’y a pas de rapport sexuel de Raphaël Siboni, un film qui frappe autant par ce qu’il montre que par le geste qui en est à l’origine. Plus connu dans le milieu de l’art contemporain où son nom est toujours associé à celui d’un autre artiste, Fabien Giraud, Siboni change ici de partenaire mais reste fidèle à l’éthique collaborative qui est au cœur de son travail. Ce documentaire est un pur film de montage, conçu à partir d’images froidement filmées pendant dix ans sur les plateaux des tournages X de HPG. Sans porter aucun jugement, Il n’y a pas de rapport sexuel ouvre des abîmes de questionnements : sur la sexualité, la solitude moderne, les mystères du désir et du plaisir, la domination et l’aliénation.




Mettre à mal les certitudes et les modes de représentation du spectateur, se donner comme un miroir grossissant, très déstabilisant, du monde tel qu’il va, c’est aussi le travail de My Land, documentaire du cinéaste franco-marocain Nabil Ayouch sur le conflit israélo-palestinien.
Contrairement à d’autres, Ayouch ne défend pas une cause, ni n’entonne l’air consensuel de la réconciliation à tout prix. Il s’inscrit plutôt dans le prolongement d’une démarche personnelle, celle d’un homme parvenu à dépasser une position strictement passionnelle vis-à-vis d’Israël et des injustices commises envers le peuple palestinien, en un désir de voir sur place, de se confronter à la situation dans toutes ses nuances. 
Mettre à mal les certitudes
et les modes de représentations
du spectateur […],
c'est aussi le travail de My Land


My Land est fondé sur une belle idée de cinéma, qui a consisté à filmer les témoignages de vieux Palestiniens réfugiés au Liban depuis qu’ils ont été chassés de leurs terres par l’armée sioniste en 1948, et de les faire entendre à de jeunes Israéliens qui vivent aujourd’hui sur ces mêmes terres, dont la plupart sont dans le déni des circonstances tragiques qui ont présidé à la création de leur pays. Ces images agissent sur eux comme un retour du refoulé. L’intensité de leurs réactions atteste d’un malaise diffus autant que de leur attachement indéfectible au lieu où leur vie se déploie. My Land concentre toute la complexité politique et psychologique de ce conflit, qui ne peut pourtant rester sans solution. Ce n’est pas la moindre de ses qualités.




Chez Hong Sang-soo, c'est l'existence elle-même, infiniment passive et éternelle, qui regarde les personnages

Aucune politique ou sociologie visible au contraire chez le Coréen Hong Sang-soo.
Dans The Day He Arrives, la musique est connue. C’est une ritournelle qu’on revisite avec le même plaisir, depuis dix ans qu’on le fréquente. On boit, on s’engueule, un cinéaste raté rencontre des femmes, des étudiants, le temps d’un séjour à Séoul. Les tables se suivent et se ressemblent, on dit ce qu’on ne pense pas, on ne fera pas ce qu’on dit, on ne sait plus ce qu’on pense.  
The Day He Arrives est une petite forme, un film de poche, en noir et blanc, et Séoul ressemble à Venise sous la neige. Economie des plans, éloge de l’amour court, puisqu’on ne drague ici que dans le but de se quitter ensuite pour toujours. Avec ce film bref, jamais on n’avait aussi bien aperçu que, chez Hong Sang-soo, c’est l’existence elle-même, infiniment passive et éternelle, qui regarde les personnages.




Autre existentiel, l’Argentin Pablo Giorgelli déroule un scénario minimaliste, linéaire, silencieux ou presque, en inscrivant 1.500 kilomètres de plus dans une cinématographie nationale aimantée par l’axe routier nordsud où circulent déjà de nombreuses figures solitaires, telles Bombón el Perro de Carlos Sorin. Ici, un camionneur mutique, une femme paraguayenne avec enfant en cabine, passagers inopportuns. Route, exil intérieur, pudeur, brève rencontre… Pas besoin d’aller plus loin pour imaginer ce qui est en jeu, ce qui se noue. En cela, les Acacias est sans doute le film le plus sage de cette sélection. Faire la route avec d'autres,
le cinéma est là aussi pour ça

Chacun y tient sa place, sans ostentation. Sans bouger, les personnages se rapprochent. Confinée dans la cabine, la caméra se pose : champ / contre-champ, plans fixes sur l’une, l’autre, l’enfant. Derrière la vitre du camion, le ruban du paysage défile dans la poussière qui danse. Et le spectateur, brinquebalé dans la touffeur diesel des changements de régime, em barque à leur bord, se laisse gagner par la monotonie infusée par le maté. Comme si, bien avant le générique, il était du voyage. Comme s’il savait que la trajectoire de ces deux-là devait se poursuivre de toute éternité. Faire la route avec d’autres, le cinéma est aussi là pour ça.





par Yves Aumont, Ouest-France, Christophe Kantcheff, Politis, Eric Loret, Libération, Isabelle Regnier, Le Monde
critiques membres du jury du FIF 85 pour la sélection des films du SDI
octobre 2011

Une même terre…


Nous lui
avons demandé
son point de vue

Thomas Gayet est journaliste et scénariste. Après son diplôme de Sciences Po, il a travaillé pour la télévision, préparant des émissions pour Voyage et LCP.

Il collabore aujourd'hui au magazine-vidéo Séquence qui trace des ponts entre le cinéma et d'autres formes d'expression artistiques.

A partir de mars, la série graphique « La Révolution mais pas trop », dont il signe le scénario, sera publiée dans le magazine politique Charles. Thomas Gayet est également l'auteur de deux romans, Carthagène, et Les tocards magnifiques.


Le texte ci-dessous est libre de droits pour les adhérents de l'ACOR et ses partenaires  dans le cadre du soutien à My Land.
Dans ce cas, la publication doit être assortie de la mention suivante : "Avec l'autorisation de  Thomas Gayet, journaliste, et de l'ACOR - Association des cinémas de l'ouest pour la recherche : www.lacor.info"


Dans tous les autres cas, la publication  intégrale ou partielle de ce texte en dehors des limites fixées par la loi est soumise à  une demande d'autorisation auprès de l'ACOR : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. .   
  My Land de Nabil Ayouch © Films de l'Atalante, 2012   
   

Une même terre,
deux histoires

par Thomas Gayet




L'attachement à sa terre natale

Au commencement était la route, longue, saccadée. Au bout de cette route se dévoile My Land, la terre originelle, objet central du film avec ses oliviers, ses figuiers et ses panoramas sur des vallées gorgées d'un abondant soleil. Cette route, c'est d'abord le chemin parcouru par Nabil Ayouch pour s'émanciper de ses convictions pro-palestiniennes, non pour se rapprocher d'une objectivité illusoire, mais pour créer les conditions d'un échange subjectif avec les témoins de My Land. Cette route, c'est aussi celle qui sépare les réfugiés palestiniens de 1948 de leurs villages d'origine, paradis perdus – mais pas pour tout le monde – désormais habités par de jeunes Israéliens attachés à cette terre fertile où eux aussi sont nés.

En 2009, Nabil Ayouch se rend au Liban pour rencontrer quelques survivants de l'exode de 1948. À l'intérieur ou en dehors des camps, ils vivent dans des espaces confinés, sombres, marronnasses. Ils sont privés de droits civiques, éternellement sur le départ. Ayouch les filme longuement tandis qu'ils évoquent, statiques, cette terre, leur terre, dont la luxuriance affichée nourrit les contrastes et souligne l'injustice initiale de cette fuite forcée. Pour comprendre comment l'idée de la terre natale peut se transmettre à ceux qui n'y sont pas nés, le réalisateur complète son travail en interrogeant leurs petits-enfants, âgés d'une vingtaine d'années.




Le documentariste crée une forme d'échange qui, sauf son intervention, n'aurait pu avoir lieu.

Ayouch compile les témoignages et, armé de sa caméra et de son ordinateur portable, passe la frontière pour répéter l'opération auprès de jeunes Israéliens habitant les villages de Sufsaf et Saasaa d'où les Palestiniens ont été chassés. Pourquoi sont-ils aussi attachés à leur terre ? Connaissent-ils l'histoire de 1948 ? Ont-ils conscience du drame qui se noue autour de leurs oliviers, de leurs maisons, de leur seule existence ? Le spectateur s'attend à découvrir des regards neufs, mais, tout comme chez la dernière génération de réfugiés Palestiniens, leurs réponses sont le produit d'une histoire racontée par les générations précédentes, que les jeunes Israéliens réinterprètent plus ou moins fidèlement en fonction de leur sensibilité. Sans chercher à culpabiliser ses témoins, Ayouch recueille patiemment les opinions, à la recherche d'un point de rupture - colère, malaise ou empathie - à partir duquel il pourra leur proposer, s'ils le désirent, de regarder les témoignages qu'il a filmés du côté palestinien.

My Land, comme son titre le laisse penser, se construit en miroir autour de cet attachement viscéral et partagé à la même terre. Il n'est pas question ici de politique mais de ressenti. Dans un premier temps, Israéliens et Palestiniens parlent à l'unisson ; l'amour qu'ils portent à leur Land, s'il crée les conditions de leur antagonisme, laisse aussi planer l'espoir d'une compréhension commune autour de valeurs partagées. En dehors de toute confrontation réelle, les témoignages des vieux Palestiniens et des jeunes Israéliens quand ils décrivent leur pays et ce qui les lie à lui se ressemblent étrangement : dans un monde idéal, une compréhension réciproque serait un objectif à portée de main. Mais sitôt soumis au regard des autres, les propos des uns deviennent une source de conflit potentiel, l'amour de la même terre une convoitise évidente. Et c'est précisément la force du film que de donner à voir cette impasse et ses contournements possibles en instaurant un dialogue à distance entre les deux parties. Le documentariste s'insère dans la réalité et la bouleverse en créant une forme d'échange qui, sauf son intervention, n'aurait jamais pu avoir lieu.



Comment conscientiser si on n'entend pas les même choses derrière les mêmes mots ?

Ayouch définit d'ailleurs sa démarche comme un effort de pédagogie, animé par la volonté de « conscientiser les jeunes Israéliens ». Mais si l'objectif est militant, le film s'érige au-dessus des clivages. Le réalisateur ne se positionne jamais dans une confrontation simplifiée oppresseur/opprimé. Le fait qu'il crée les conditions de son film en se positionnant comme un vecteur d'échanges qui laisserait aux témoins le choix d'échanger lui donne un statut d'ambassadeur invisible, de négociateur en retrait, moins en recherche de solutions globales que de réponses à ses propres interrogations. Hors champ, les questions se répètent, semblables d'interlocuteur en interlocuteur : le réalisateur, s'il s'efface derrière ses personnages, donne à son film l'empreinte d'une quête intérieure omniprésente.

Ce cheminement personnel caractérise l'entièreté d'un film dont l'originalité réside précisément dans l'expression saisie des individualités diverses. Face aux questions toujours identiques, les témoins se démarquent et prennent de l'épaisseur. Si le conflit Israélo/Palestinien sert de toile de fond à l'histoire qui se tisse sous nos yeux, si son spectre ajoute de la gravité aux témoignages, de la profondeur historique aux opinions personnelles, My Land s'en émancipe très largement et s'impose avant tout comme un film majeur sur les incompréhensions entre les hommes, sur cette aptitude que nous avons à ne pas entendre les mêmes choses derrière les mêmes mots. Il n'est plus ici question de religion, - les vieux Israéliens le rappellent : avant la guerre, la cohabitation entre juifs et musulmans était parfaitement pacifique - il n'est plus question de territoire : il n'est question que d'images mentales, de sentiment d'injustice, de paradis (le mot revient sans cesse) exaltés par la mémoire ou par la peur d'en être dépossédés. Les logiques à l'œuvre sont irrationnelles. La réaction d'une jeune Israélienne, tétanisée à l'idée du dialogue intercommunautaire, divise la salle entre stupeur et ricanements ; un jeune Palestinien, prêt à se battre toute sa vie pour retourner dans une région qu'il n'a jamais connue autrement que dans les descriptions de son grand-père, trouble par sa détermination à poursuivre une chimère. Quels intérêts ont-ils à lutter pour ce bout de terre, eux qui pourraient tout autant y cohabiter qu'établir leur Land ailleurs ? Nos réponses tombent sous le sens. Ayouch en apporte d'autres, à sa façon, en sublimant les paysages, le vent dans les branches et la poussière de craie. Et l'on en viendrait presque, malgré nous, à regretter à notre tour de ne pas avoir notre Land, lieu d'identité, territoire intime et précieux qu'une rivalité historique a rendu inestimable. On pourra reprocher à Nabil Ayouch de faire des choix sans les expliquer. Son panel, notamment du côté Israélien, ressemble ainsi à celui d'un sondage Ipsos. Les attitudes et opinions des personnages dessinent étrangement le contour d'un éventail politique classique. À gauche, Efrat ne comprend pas pourquoi la cohabitation entre Israéliens et Palestiniens n'est pas envisagée ; elle y voit une forme de racisme étatique commandé par la peur. À droite, Yoel, drapeau en bandoulière et fusil à l'épaule, organise des rondes nocturnes sur son terrain pour décourager d'éventuels Palestiniens de venir reconquérir leurs terres. S'il permet de se rassurer sur l'état de la démocratie israélienne, le choix des intervenants n'est fatalement pas représentatif des pensées dominantes de cette jeunesse que le réalisateur voudrait conscientiser. Impossible d'évaluer le nombre réel d'ambassadeurs de bonnes volontés dans cette foule hétéroclite. My Land ne s'intéresse pas au possible aboutissement de négociations. L'objet du film n'est pas là.


La démarche d'Ayouch n'est pas seulement intelligente ; répétée, elle pourrait s'avérer efficace.

Pourtant, impossible de ne pas s'émouvoir de Shimon, témoin imprévisible qui, seul, ne rentre pas dans les schémas attendus. Ancien militaire, gravement blessé au combat, il a le profil-type du vétéran imprégné d'une histoire qu'on imagine récrite dans le sens du poil. Et pourtant, c'est sur lui que les images présentées par le réalisateur créent la plus spectaculaire des prises de conscience. Totalement ignorant de l'histoire de 1948 avant d'avoir rencontré Nabil Ayouch, il est très ébranlé en écoutant le témoignage des Palestiniens. Cette fois-ci, l'amour qu'il partage avec eux pour sa (leur) terre n'engendre pas un sentiment de défiance mais une vraie empathie, une remise en question évidemment sincère de l'acquis et du juste. Ce retournement, qui intervient à la toute fin du film, agit comme un véritable coup de théâtre narratif. On se rend compte alors que la démarche d'Ayouch n'est pas seulement intelligente ; répétée, elle pourrait s'avérer efficace.


Thomas Gayet, décembre 2011

Entretien

Nabil Ayouch © 2010 DR


My Land
une terre pour deux peuples

un entretien entre Nabil Ayouch, réalisateur de My Land
et Thomas Gayet, scénariste, écrivain, journaliste.



Comment le projet de réaliser My Land est-il né ? Vous dites, au début du film, qu'il vous a fallu vous affranchir de convictions personnelles, pourquoi faire cet effort ?


Le film est né d'abord d'une histoire personnelle que j'ai trimballée quasi-secrètement pendant des années. Je n'ai jamais véritablement osé en parler, que ce soit en France ou au Maroc. Je parle de cette double identité à la fois juive et musulmane. Je ne l'ai pas forcément bien vécue quand j'étais gamin, parce que quand on est gamin c'est toujours quelque chose d'un peu lourd à porter que de ne pas se sentir véritablement appartenir à un groupe, à un ensemble clairement défini. Et puis, même ensuite, ça a toujours été compliqué. Après, c'est vrai que j'ai commencé à faire du cinéma, ça m'a aidé à laisser sortir pas mal de choses. Et puis l'idée de faire un film au Proche-Orient est venue assez rapidement, sauf que, parallèlement, j'avais des opinions politiques assez tranchées, nées sous le prisme des médias et d'un certain sens de la justice qui m'a toujours un peu obsédé. A cause du sort réservé aux Palestiniens, j'avais du mal à franchir le pas et à accepter d'aller en Israël. Parce qu'il faut passer par Israël pour aller dans les territoires occupés, en Palestine. Et puis, un jour, ça s'est fait, grâce à une femme formidable, Yaël Perlov. Elle m'a amené là-bas dans des conditions quasi-idéales et m'a permis de découvrir à la fois la Palestine et Israël, grâce au cinéma, grâce à des films que j'avais réalisés qu'elle a pu montrer là-bas dans différents lieux, avec aussi de vrais débats qui m'ont apporté un regard différent sur la situation sur place. C'est ce cheminement qui m'a donné envie d'affiner mon point de vue pour en arriver à My Land. Ça a pris pas mal d'années. J'ai commencé par m'intéresser aux colons israéliens dans la vieille ville de Jérusalem, mais toujours dans cette optique d'une cohabitation impossible, de points de vue différents avec un côté de la rue et celui d'en face, cette espèce de contrepoids omniprésent qui, évidemment, est le reflet de ma double identité. Et My Land c'est ça : on va d'un côté de la frontière, on prend des témoignages de gens qui ont vécu il y a soixante ans une vie de cohabitation et qui depuis ont dû fuir, et on va de l'autre côté de la frontière recueillir le témoignage des autres.

 
 My Land de Nabil Ayouch © DR 2011

Justement, venons-y, la mise en place de ce procédé-là, c'est-à-dire de montrer les images prises d'un côté de la frontière aux jeunes Israéliens de l'autre côté, elle a du être compliquée, j'imagine que tous les jeunes Israéliens n'étaient pas forcément d'accord pour voir ces images-là ?

Curieusement, si. Alors, bien sûr, il y avait ceux qui étaient d'accord pour faire partie du film et ceux qui ne l'étaient pas. Evidemment, certains ont décliné. Mais ceux qui ont accepté, à qui, d'ailleurs, on n'a pas dit dès le début qu'on allait leur montrer des images des Palestiniens (je disais seulement : c'est un film où il y aura des Palestiniens, des Israéliens), ces gens-là, curieusement, quand je leur ai posé la question en live devant la caméra, aucun n'a refusé. Ça peut paraître surprenant, mais ils ont tous accepté, quelles que soient leurs convictions politiques d'ailleurs. Moi, ce qui m'intéressait dans ce dispositif, c'était véritablement de faire entendre pour la première fois cette mémoire palestinienne à de jeunes Israéliens. Parce que des films sur le conflit israélo-palestinien, il y en a des tonnes, mais en allant sur place et en passant pas mal de temps en amont puisque que j'ai mis deux ans à construire ce sujet, je me suis rendu compte que le danger aujourd'hui, ce n'était plus la haine entre les deux peuples, c'était devenu leur indifférence. Aujourd'hui, pour les Israéliens, les Palestiniens sont passés du statut d'ennemi à celui de concept abstrait, avec des contours très flous. Les Israéliens essaient de vivre une vie normale, ce qui n'est pas toujours facile parce que l'armée est là pour leur rappeler le conflit, dans une ambiance de schizophrénie, de protection presque pathologique, mais globalement ce qui se passe de l'autre côté de la frontière ils ne veulent pas le savoir. Ils sont devenus ignorants d'une histoire, non pas oubliée, mais jamais vraiment apprise. Moi, ce qui m'intéressait dans ce dispositif, c'était à la fois de remettre de l'humain et en même temps de la mémoire palestinienne au cœur même de la problématique de ces jeunes Israéliens.
 

Cette incompréhension laisse une impression très étrange : l'amour que les deux parties partagent pour la même terre semble pourtant les rapprocher. Comment avez-vous appréhendé cette thématique ?

Plus qu'un amour, il y a une connexion, ce qui est normal, ils sont tous nés là-bas ! L'attachement à la terre, il est là, il est évident, à la limite il n'y a rien de surprenant là-dedans. Non, ce qui m'a surpris c'est l'opposition entre d'un côté une mémoire figée, arrêtée dans le temps mais extrêmement précise du côté palestinien : ils vous décrivent les lieux, les odeurs, les couleurs, les routes, le moindre sentier, c'est très précis, mais figé, et de l'autre côté une mémoire fragile. Alors une très très forte connexion à la terre : ça, les jeunes Israéliens le disent tous. Mais ils ont une mémoire de cette terre extrêmement fragile, c'est-à-dire qu'ils sont capables de vous parler d'il y a deux mille ans, ils vous parlent des temples, vous emmènent voir des ruines qui sont encore là, mais quand il s'agit de parler d'il y a soixante ans, on a l'impression que mille quatre cent ans d'Histoire ont complètement disparu. Ça c'est très étonnant.
 

À quoi le reliez-vous ? Il y a une histoire officielle selon vous ? Cette indifférence-là est-elle consciente du côté Israélien ?

Non elle n'est pas consciente. Si vous voulez, la prise de conscience opérée dans le courant du film pour certains d'entre eux n'est pas feinte. Elle est souvent un peu naïve, mais elle n'est pas feinte. Ça s'explique simplement par le fait que, dans les manuels scolaires, rien n'est écrit sur la mémoire palestinienne. Dans les médias non plus, à part quelques médias de gauche et ils ne les lisent pas. L'éducation, les parents, ne parlent jamais des Palestiniens, le mot « Palestinien » est banni du langage, quand on parle on dit « Les Arabes, les Arabes qui sont là-bas », mais « les Palestiniens », ça n'existe pas dans le vocable. Enfin, le truc très classique, c'est la peur, la peur et les mythes sur lesquels s'est bâti l'Etat d'Israël, comme se sont bâtis beaucoup d'Etats-nations à travers l'Histoire, bâtis sur des mythes fondateurs parmi lesquels certains sont entretenus par une peur panique de l'autre. Typiquement, la croyance veut que les Palestiniens aient tous gardé la clé de leur maison chez eux accrochée sur un mur, ce qui est évidemment complètement faux. Enfin ce sont des choses qui font que l'on garde tout ça à distance, on essaie de grandir en oubliant tout ça. Alors, évidemment, il en existe certains qui ont plus de conscience que d'autres, ça les travaille. Comme la fille en vert, dans My Land, qui est un peu border-line. On sent que ça peut bouger dans sa tête et d'ailleurs ça a pas mal bougé depuis : elle m'a envoyé des d'e-mails. Mais dans le film, elle ne le traduit jamais véritablement par des mots précis, exacts. Au pire, on ressent de la gêne et beaucoup d'ignorance.
 

Dans My Land, on assiste à un panel de réactions très diverses : les témoins étaient politisés quand vous les avez rencontrés ?

Certains oui, comme la jeune idéaliste et le barbu qui a installé un avant-poste de colonie sur sa colline. Mais, par exemple, Noga, la brune qui voit les images et les rejette, absolument pas. Elle, elle n'est pas politisée, mais elle a appris des discours par cœur. Et c'est ça qui m'a intéressé dans ce personnage pour le film. J'avais une vingtaine d'interviews, j'en ai gardé six à l'arrivée, et j'ai beaucoup hésité à la garder au montage parce que je trouvais qu'elle était très mécanique, elle parle comme la jeunesse d'un parti politique. Mais à un moment dans le film, elle marque un petit temps quand je lui pose une question ; elle est très gênée, cherche ses mots, elle a un trou de mémoire. Et là je me suis dit : « Mais c'est évident que c'est du bachôtage. » Cette fille, on lui a bourré le crâne avec des histoires et elle les récite. Et puis à un moment il y a un grain de sable, une manière de lui poser une certaine question, un regard qui fait qu'elle hésite et boum ! tout s'écroule. Et c'est ça qui m'a intéressé chez elle, ce n'est pas son engagement politique, mais le fait qu'elle soit presque fanatisée, si je puis dire, par le discours, par la parole.
 

Une chose qui frappe dans My Land, c'est la diversité des profils des intervenants, qui rappelle un peu un panel de sondages. Est-ce que ça s'est présenté comme ça ou est-ce que c'est une volonté délibérée de votre part que d'avoir le maximum de témoignages discordants et complémentaires ?

D'abord, je n'avais pas envie de faire un film où l'on se serait dit : « Oh c'est chouette, il y a des gens supers en Israël. » J'avais envie de faire un film qui reflète la réalité sur place. Et cette réalité, elle est faite de gens idéalistes, minoritaires, mais qui existent toutefois (ils ont été un peu décimés après la mort de Rabbin parce qu'ils se sont retrouvés un peu orphelins, mais ils ont encore ce rêve de construire un grand état binational). Il y a des gens d'extrême droite qui forment une jeunesse complètement fanatisée, souvent d'ailleurs originaire des pays arabes comme c'est le cas de ce jeune hommes barbu qui est
 né au Maroc. Et puis au milieu, il y a différentes tendances, différents courants et je me suis rapidement rendu compte que ce qui était intéressant en Israël, c'est qu'il y avait autant de points de vue que d'Israéliens. Chacun est là et débat, même si se dégagent de grands ensembles. J'avais envie que le film soit un peu le reflet de ce que j'avais observé sur place. Moi, ce que ce film m'a vraiment le plus apporté, c'est que je me suis rendu compte que j'étais capable d'entendre tous les points de vue et de tous les comprendre. J'avais de l'empathie sans être forcément d'accord. Evidemment, un vieux réfugié Palestinien qui vous dit : « Mais moi, je suis né là il y a soixante ans, c'est ma terre, j'ai grandi là, on me l'a enlevée un jour et j'ai dû partir », c'est plus facile de rentrer en empathie avec lui. Mais en même temps, quand, tout excité qu'il est sur sa colline avec son pistolet, un jeune Israélien vous dit : « Il y a soixante ans, ma grand-mère était dans les camps, elle se faisait cracher dessus en Europe et puis elle est arrivée ici, elle a bâti un truc, mes parents y sont nés, moi j'y suis né, j'ai vingt ans aujourd'hui et vous venez me dire que ce n'est plus chez moi ? », l'empathie existe aussi. C'est ça qui m'a intéressé, de montrer cette diversité de points de vue et de mettre mes opinions politiques de côté le temps d'un film.


Finalement, la portée du film irait plutôt du côté de l'incompréhension générale entre les Hommes : les deux parties ne parlent pas de la même chose, ils ont chacun un imaginaire différent, mais qu'ils expriment par les mêmes termes. Ca a un côté presque accablant, on a quand même l'impression que ça va être compliqué d'instaurer un jour un dialogue.

Oui, moi j'en suis ressorti profondément déprimé. C'est en effet un peu accablant, je suis arrivé plein d'espoir... et on se rend compte qu'ils vivent vraiment dans un mouchoir de poche, l'équivalent de quelques départements français, et les gens ne se connaissent vraiment pas du tout. Ils ne se reconnaissent pas, bien sûr, mais déjà ils ne se connaissent même pas. Ils ne savent pas ce qu'est un Palestinien, ce qu'est un Israélien, ils ne le savent pas, ils vivent avec des idées reçues les uns sur les autres, ce qui rend le dialogue ou la discussion, voire une possible cohabitation, extrêmement compliqués. Dans un premier temps en tous les cas. Peut-être qu'après vingt ans de double Etat il y aura possibilité de discuter, mais là, maintenant, c'est terrible le malentendu, le fossé qui les séparent.

 
Khadijeh Gharabli © My Land, DR


Il y a quand même des lueurs d'espoir : par exemple, le témoignage que je juge sans doute le plus intéressant c'est celui de l'ancien soldat blessé. Pour lui la prise de conscience est vraiment très forte, on a l'impression qu'il ne sait rien avant et que d'un coup vous lui racontez cette histoire-là, vous lui montrez les témoignages et il s'effondre totalement. Et là, on a le sentiment que cette compréhension peut exister sans prédisposition au départ.

Oui, mais il faut qu'il y ait des occasions un peu violentes pour que ces prises de conscience puissent se produire. Là où les politiques ont réussi à tout casser, c'est qu'ils ont fait en sorte qu'il ne soit plus possible pour les peuples de communiquer. Quand on est Palestinien des territoires occupés, on a interdiction d'aller de la Cisjordanie à Gaza, interdiction de rentrer en Israël, interdiction de sortir des territoires occupés pour aller au Liban, en Jordanie. Et inversement quand on est Israélien, la loi israélienne interdit de rentrer sur les territoires occupés ou au Liban. Quand on est Libanais, interdiction d'aller en Israël. On est en train de parler de l'équivalent de cinq départements français, avec interdiction d'aller de l'un à l'autre. Comment est-ce que vous voulez qu'un mec avec des convictions un peu flottantes, qui a une part d'humanisme très forte en lui, comment voulez-vous qu'elle puisse s'éveiller ? Rien n'est fait pour cela, ni au niveau culturel, ni au niveau artistique. Les seules formes de collaborations possibles, c'est entre des Arabes israéliens et des Juifs israéliens ou quelques marginaux israéliens qui arrivent à pénétrer dans les territoires occupés. Sinon non, ce n'est pas possible. Concrètement, c'est complètement fermé de tous les côtés parce qu'Israël s'est bâti comme ça, s'est bâti sur cette paranoïa. Le sionisme est arrivé là-dessus, dont le mythe fondateur réside dans la négation du peuple palestinien. Un peuple sans terre pour une terre sans peuple, déjà c'est dire : « Quand on est arrivé là il n'y avait personne à part quelques chameliers nomades et c'est tout. » Or, on sait que c'est faux. Voilà. Ce sont des gens arrivés d'Europe de l'Est qui avaient vécu un traumatisme énorme, la Shoah, et en même temps il y avait un peuple qui était là avant eux, et ce peuple n'existe pas. Et comme ils n'avaient pas ces racines communes avec ces Palestiniens, qu'ils n'avaient pas cette souche commune, contrairement aux Juifs nés en Palestine avec qui ils partageaient la même nourriture, les mêmes odeurs, on a importé une culture ; et cette culture n'a pas voulu s'intégrer, a voulu se protéger de l'environnement, et en se protégeant de l'environnement, elle a érigé des murs, des barrières qui font qu'aujourd'hui le dialogue est devenu impossible.

 


Du côté palestinien, vous montrez aussi la dernière génération, et l'on voit que la mémoire de la terre et la mémoire du peuple se transmettent entre les grands-parents et les petits-enfants avec des effets différents d'ailleurs. Comment voyez-vous cela ?

Je crois que l'opinion double de ces deux jeunes Palestiniens dans le film est intéressante car elle brise l'idée que les Israéliens veulent imposer dans toutes les négociations internationales, idée selon laquelle huit millions de gens profiteraient du droit au retour pour immédiatement débarquer en Israël et bouleverser l'équilibre démographique du pays, ce qui rendrait bien sûr impossible la mise en place de ce droit. D'abord, il y a des catégories de réfugiés. Les réfugiés palestiniens du Liban ne sont pas les mêmes que ceux de Jordanie ou ceux de Syrie qui ont le droit de travailler et d'avoir une citoyenneté. Au Liban, ils connaissent la situation finalement la plus dramatique parce qu'ils n'ont aucun droit civique, n'ont pas le droit de travailler ni de construire une maison. Or, même là, il est intéressant de voir qu'il y a plusieurs points de vue, il n'y a pas que des gens qui sont là dans les starting-blocks avec une clé, à attendre que les frontières se rouvrent pour revenir en masse. Au contraire, il y en a qui disent : « Ici au Liban, je me sens intégré, je suis né ici, j'ai envie de continuer à vivre ici. » Et c'est cette multiplicité des points de vue et des opinions, leur complexité qui amène elle-même de la complexité à la problématique, qui m'intéressent. C'est de montrer qu'il y a des nuances, ici et là-bas, et c'est important de le dire et de les entendre. Ça ne veut pas dire que ces jeunes vont oublier leur mémoire, puisque par exemple, dans le film, le jeune qui tient ce discours intégrateur a dit juste avant qu'il avait grandi avec l'histoire de son grand-père. C'est très important cette mémoire, et ils ne risquent pas de l'oublier parce qu'elle est entretenue. Sauf que, ce n'est pas la même chose de se souvenir de la Palestine que de vouloir aller tout reconstruire là-bas. Ce sont deux choses différentes et il faut être capable de l'admettre et de le comprendre, ce qui n'est pas évident.

 


Une autre question sur le choix des intervenants. On a vu que du côté palestinien vous aviez choisi d'interviewer la première et la troisième génération, et du côté Israélien seulement des jeunes, sauf un vieil Israélien, colon de la première heure. Pourquoi un seul et pourquoi lui ?

Le principe du film, c'est de sauter une génération, la génération intermédiaire. D'avoir soit des gens qui sont nés en Palestine et qui, avant 48, ont vécu au moins une vingtaine d'années avec les juifs, et puis une génération qui a vingt ans aujourd'hui et qui construit le futur Etat d'Israël. La génération intermédiaire m'intéressait beaucoup moins. Après, je me suis rendu compte en cours de route qu'il n'était pas possible de ne pas du tout avoir le point de vue de la jeune génération palestinienne et de la vieille génération israélienne. C'est là où j'ai commencé à rencontrer de jeunes Palestiniens et j'ai eu ce double portrait qui me semblait vraiment intéressant parce qu'ils ne racontaient pas la même chose. C'est quoi les rêves de la jeunesse palestinienne aujourd'hui ?










Nous avons demandé
à Thomas Gayet
de s'entretenir avec Nabil Ayouch

Nous avons rencontré Thomas Gayet lors d'un échange public à La Roche-sur-Yon autour du film My Land programmé dans le cadre du FIF 85.

Nous avons trouvé pertinentes ses remarques et ses questions et lui avons confié la tâche de s'enquérir directement auprès du réalisateur. Consultez aussi le texte Une même terre, deux histoires " écrit sur My Land par Thomas Gayet pour l'ACOR.

Nous remercions Nabil Ayouch, le distributeur Les films de l'Atalante et Thomas Gayet pour leur disponibilité.

Le texte ci-contre est libre de droits pour les adhérents de l'ACOR et ses partenaires dans le cadre du soutien au film My Land.
Dans ce cas, la publication doit être assortie de la mention suivante : "Avec l'autorisation de Thomas Gayet, de Nabil Ayouch et de l'ACOR - Association des cinémas de l'ouest pour la recherche : www.lacor.info"


Dans tous les autres cas, la publication  intégrale ou partielle de ce texte en dehors des limites fixées par la loi est soumise à  une demande d'autorisation auprès de l'ACOR : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. .



 


Ce n'est pas monolithique. Et puisque les vieux Palestiniens me parlaient sans arrêt des Juifs nés sur place en disant qu'ils s'entendaient très bien avec eux, qu'ils vivaient en communauté sans aucun problème, et que ce sont les sionistes, quand ils sont arrivés, qui ont tout foutu en l'air, j'ai eu envie d'aller à la rencontre d'un vieux sioniste, au sens premier du terme, quelqu'un qui est arrivé là au lendemain de la seconde guerre mondiale. Et c'est là que j'ai rencontré ce monsieur. Il est intéressant d'ailleurs, parce qu'il se pose beaucoup de questions, mais il ne l'avoue pas. Il fait vraiment tout pour le cacher, mais j'ai appris par des gens du kibboutz qu'il avait fait beaucoup de travaux sur la mémoire. Je lui ai demandé de me raconter son histoire. Et alors que tous les Israéliens, en permanence, me ressortaient le mythe de la clé gardée par les Palestiniens, il me dit de venir voir quelque chose. Et il me sort, lui, la clé des précédents habitants de sa maison, soit le symbole même de la mémoire palestinienne, sauf qu'il n'est pas entretenu par un Palestinien, mais par un Israélien. Et j'ai trouvé ça fabuleux comme symbole et comme manière de dire « Finissons-en avec les idées reçues. » Cet homme, il est là, il est arrivé après la Shoah, pour construire quelque chose, il dit qu'il ne savait pas qu'il allait être sur les ruines d'un village, qu'il pensait atterrir dans le désert mais peu importe, il est arrivé là, donc, dans la foulée du mythe sioniste, et il n'a jamais réussi à oublier les gens qui ont vécu là avant lui. Et dans la même phrase il vous dit qu'il est hors de question de les laisser revenir. Ça doit être terrible à vivre. C'est une sorte de schizophrénie totale.


A la rencontre d'un vieux sioniste, au sens premier du terme, quelqu'un arrivé là au lendemain de la seconde guerre mondiale © My Land, DR


Qu'on retrouve dans beaucoup de discours du côté israélien. Alors que du côté palestinien, chez la vieille génération, il y a une forme de discours plus uniforme, quand ils décrivent leur terre, il y a un côté paradis perdu exalté par la mémoire pour le coup. D'une manière perverse pour eux-mêmes, ils entretiennent eux aussi une forme de mythe.

Oui, c'est totalement sublimé. Mais ça l'est encore plus du côté israélien, où il y a une espèce de schizophrénie très intéressante. Si vous vous intéressez au langage du corps, vous vous rendez-vous compte très vite que ce qu'ils disent avec des mots est totalement contradictoire avec ce que dit leur gestuelle, à ce que dit leur corps. Parfois ils sont vraiment mal à l'aise, on sent que leur corps exprime ce malaise et que leur bouche, à cause de la caméra ou de la présence d'autres Israéliens, dit autre chose.

 


Leur discours était-il le même, d'ailleurs hors caméra ?

Je coupais rarement la caméra. Mais leur discours n'était pas tout à fait le même quand il n'y avait pas la caméra. Ils étaient beaucoup plus tempérés, moins en représentation. Plus que la caméra, ce sont les membres de leur communauté qui influaient sur leur discours. Par exemple, Mika, celle qui est en vert, la plus tangente de tous, à un moment elle était en train de complètement basculer. Elle me disait quelque chose très tempéré, et soudain son frère est arrivé par hasard et il s'est assis à côté d'elle. Et là, d'un coup, elle est revenue dans une espèce de politburo, un discours extrêmement appris. Mais dès que son frère est parti elle s'est relâchée. Je crois que l'effet communautaire, de protection de la communauté, est très important. Cela joue beaucoup.

 


Ce conflit est-il un conflit d'individualités ? De refus de reconnaître l'individualité adverse ? On voit très bien que ce n'est pas un conflit religieux, mais est-ce même encore politique ?

Oui, avant toute chose c'est un conflit politique. Et c'est devenu un conflit racial, qui se traduit au quotidien par la volonté de ne pas reconnaître l'existence de l'autre. On a voulu le transformer en un conflit religieux parce qu'il faut bien se raccrocher à quelque chose, et avec la renaissance de la religion, depuis les années 1970 ou 80, les gens ont voulu s'accrocher à des idéaux religieux, à des tombes, à des chemins par lesquels seraient passés des patriarches, à des ruines, parce que c'est fédérateur, la religion. Comme on n'a pas envie de trouver de solution politique, on cherche dans la religion des moyens de se rassembler pour ne pas affronter l'incompréhension mutuelle.

 


C'était ça l'objectif de votre démarche ? Réamorcer un dialogue devenu impossible avec le temps ? Conscientiser pour dessiner un embryon de solution politique ?

Il y avait l'envie d'aller partager avec eux ces questionnements et ces doutes et d'essayer de comprendre pourquoi ces deux communautés ne se parlaient pas. À tel point qu'aujourd'hui elles se haïssent mais ne se voient plus l'une l'autre. Essayer de comprendre, vraiment. Parce que c'est bien beau de diaboliser l'autre, mais on ne fait pas la paix avec le diable. Et si à un moment ou à un autre, on décide qu'enfin l'occupation s'arrête et qu'on doit faire la paix, il faudra passer par là. J'avais envie d'aller m'interroger sur place, et non plus à distance. Les interroger eux, sur l'autre. Vous me dites : « Les Palestiniens nanani. » « D'accord, mais c'est quoi un Palestinien, vous le savez au moins ? Vous savez qu'ils habitaient là, au moins ? » Et pareil de  l'autre côté : « C'est quoi un Juif pour vous ? » Je voulais m'interroger en dehors de cette hystérie géopolitique, historique, démographique, déjà parce que je n'ai pas la légitimité pour ça et puis ça a déjà été fait mille fois. Remettre l'humain au centre de la problématique, parce que c'est lui qui sera l'artisan d'une paix possible, ce ne seront pas des cartes.

 


Et vous ne les culpabilisez jamais. Vous posez les mêmes questions, mais vous restez en retrait. Ce sont les témoins qui font tout le travail.

Je n'avais aucune envie d'arriver en donneur de leçons. J'avais envie de les amener à vouloir faire un cheminement. J'étais un peu le grain de sable dans la machine. « Il y a un cheminement à faire, est-ce que tu y es prêt ou pas ? Si tu y es prêt, ce sera à toi de le choisir. » Faire rentrer des éléments dans ce chemin auxquels ils n'avaient jamais été confrontés. Voir comment ils réagissent par rapport à ça, qu'est-ce que ça leur apporte, en quoi ça les dérange, qu'est-ce que ça vient contredire. Mais je voulais que ça vienne d'eux, parce que sinon ç'aurait été trop violent et ils se seraient fermés immédiatement. Vingt-cinq ans de bourrage de crâne, ça laisse des traces. Essayez de faire la même chose en Corée du Nord et vous verrez. L'intérêt du film est là, dans l'émergence de questions qu'ils ne s'étaient jamais posées auparavant. Alors même que les jeunes Israéliens sont des gens super-connectés, au courant de toutes les informations du monde en permanence, très cultivés, qui ont fait le tour du monde, ils méconnaissent leurs voisins les plus proches, à quelques kilomètres de chez eux.

 


Et vous disiez que vous avez encore des contacts avec certains d'entre eux ?

Oui, Mika par exemple, la fille en vert, que je sentais vraiment très sensible à cette problématique mais qui avait beaucoup de mal à laisser échapper certaines choses. Trois mois après ces quelques jours que nous avons passés ensemble, elle m'a envoyé un mail pour me dire que cette rencontre, ce film avait été comme une pierre jetée dans son jardin. J'ai aimé l'image. Elle m'a dit : « Je n'ai pas arrêté d'y penser après ton départ, aux questions que tu me posais et aux questions que je me suis posées par la suite. » Et elle me dit très sobrement que depuis, elle a intégré des associations arabo-israéliennes sur la mémoire arabe de ces terres. Elle se réunit une fois par semaine avec des Arabes et ils discutent de la mémoire. J'ai trouvé ça extraordinaire. J'étais ressorti de là-bas profondément déprimé, mais après-coup, je me dis que ce n'était pas inutile. Si le film peut être vu en Israël, au Liban, d'une façon ou d'une autre, ça fera peut-être bouger à son petit niveau certaines choses. Là-bas, si ça peut amener à faire bouger les lignes, mêmes un tout petit peu, ce serait merveilleux.

 


Vous avez des pistes pour être distribué là-bas ?

Oui, absolument, j'en parlais encore hier avec une distributrice israélienne de passage à Paris, à travers le monde associatif. Et du côté palestinien aussi parce que Leïla Shahid a vu le film et elle a envie de se battre pour que le film soit vu là-bas le plus possible. Ca va prendre plus de temps qu'en Europe, c'est plus compliqué, mais j'ai des pistes. Et puis surtout je suis en train de voir au Liban comment organiser une projection dans les camps de réfugiés palestiniens. Il faut se mettre d'accord avec les différentes factions. C'est pas gagné non plus, mais c'est ce que j'aimerais le plus, retourner là-bas dans les camps.

 

Propos recueillis par Thomas Gayet le 26 décembre 2011 à Paris

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 Dossier de presse

Voici le dossier de presse édité par le producteur (Nabil Ayouch)


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Revue de presse

Biographie de Nabil Ayouch
 
En 1997, Nabil Ayouch réalise son premier long  métrage, Mektoub qui, comme son deuxième film Ali Zaoua (2000) a représenté le Maroc aux Oscars. Viennent ensuite Une minute de soleil en moins (2003) et Whatever Lola Wants (2008), produit par Pathé. Son premier court-métrage en 1992, les Pierres bleues du désert a révélé Jamel Debouzze.

Nabil Ayouch © DREn 2009, il conçoit et met en scène le spectacle de clôture du Forum économique mondial de Davos, après avoir mis en scène plusieurs spectacles vivants tels que l’ouverture du Temps du Maroc en France au Château de Versailles en 1999. Nabil Ayouch crée en 1999 Ali n’ Productions, société avec laquelle il aide de jeunes réalisateurs à se lancer grâce à des initiatives telles que le Prix Mohamed Reggab, concours de scénario et production de 8 courts métrages en 35 mm. Entre 2005 et 2010, il produit quarante films de genre dans le cadre de la Film Industry. En 2006, il lance le programme Media Films Development - avec le soutien de l’Union Européenne et de la Fondation du Festival International du Film de Marrakech - une structure d’accompagnement des producteurs et scénaristes des dix pays de la Rive Sud de la Méditerranée, dans la phase de développement de leurs films.

Nabil Ayouch fonde le GARP (Groupement des auteurs, réalisateurs, producteurs) en 2002 et la «Coalition Marocaine pour la diversité culturelle» en 2003. En 2008, il participe à la création de l’Association Marocaine de lutte contre le piratage, qu’il préside.

Fin 2010 verra la sortie de son premier documentaire   My Land, qu’il a tourné au Proche-Orient.

Actuellement, Nabil Ayouch prépare son prochain film les Etoiles de Sidi Moumen adapté du roman de Mahi Binebine, paru en janvier 2010 chez Flammarion, dont le tournage aura lieu en avril 2011.

Paroles extraites de My Land
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Textes critiques
(extraits)
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Le conflit israélo-palestinien traité dans My Land de Nabil Ayouch
Najat Faïssal • Aujourd'hui le Maroc
[…]
« Ces jeunes Israéliens habitent précisément dans les mêmes villages, où habitaient les réfugiés palestiniens de 1948, qui ont été chassés, pendant la guerre israélo-arabe de 1948, de leurs terres mais, sans jamais y retourner », indique Nabil Ayouch. 
[…]
« Je voulais, pendant le tournage, recueillir une variété et une diversité de points de vue sur ce conflit entre les deux parties, et en particulier sur ce qui s'est passé il y a soixante ans. Et mon objectif principal est d'essayer de conscientiser les jeunes Israéliens à cette période et d'en connaître ainsi leur réaction. » […]



Raconte-moi My Land
Fouzia Marouf • Le Soir Echos

[…] Le cinéaste a (…) choisi d'aborder un angle humain à travers la mémoire. Celle des oubliés, des exilés, des apatrides. Celle des réfugiés palestiniens de 1948 qui ont dû fuir leur terre et qui vivent depuis dans des camps au Liban, en la confrontant à celle inexistante, de la jeunesse israélienne. On avait des oliviers, nos terres, on vivait dans l'abondance, ces mots de Khadijeh Gharabli, vieille dame de Haïfa plongée dans le souvenir d'un paradis perdu et qui traversent les premières séquences de My Land, résonnent à l'esprit du spectateur longtemps après la projection.[…]



Une terre, deux peuples
Aïcha Akalay • www.telquel-online.com

My Land © DRLe nouveau film de Nabil Ayouch fournira son lot de polémiques. Le cinéaste, qui s’essaye pour la première fois au genre documentaire, s’est attaqué à l’un des sujets qui passionnent le plus les Marocains : le conflit israélo-palestinien. […]
Nabil Ayouch a dû faire face à l’armée israélienne et aux milices palestiniennes pour filmer My land, des tranches de vie tout droit venues des camps de réfugiés palestiniens au Sud Liban et des kibboutz du nord de l’Etat hébreu. Une première pour un réalisateur marocain. Pourquoi lui et pourquoi ce conflit ? Nabil a préparé une réponse intime, touchante, livrée comme un secret par une voix off, la sienne, dès les premières minutes du film :
Je suis né d’un père musulman marocain et d’une mère juive d’origine tunisienne. Pour la communauté juive qui m’entourait, j’étais cet enfant un peu particulier, fruit d’un mariage pas accepté, jamais digéré. Au Maroc, j’étais le fils de la juive. […] J’ai souffert d’un conflit qui alimentait toutes les conversations, qui résonnait constamment au sein de mes deux familles. Un conflit dans une contrée lointaine entre deux peuples qui se battaient pour la même terre. Ce conflit est devenu mon conflit”. […]
Consultez le texte complet

My Land, de Nabil Ayouch : le sens de l'histoire
A Najib • MarocHebdo via Maghress

My Land © DR[…] Là où Nabil Ayouch fait un pied de nez à tout ce qui se dit sur ce conflit, entre slogans politiciens et récupérations identitaires, c'est qu'il donne la parole aux jeunes. Ce sont ceux-ci qui incarnent l'avenir et c'est, peut-être, avec eux, par eux, que le conflit trouvera une issue. Les jeunes, des deux bords du gouffre palestinien, ne savent pas grand chose sur l'histoire de cette terre. Ils ignorent pour ainsi dire le fond du problème. Comme ce militaire israélien réformé, qui au départ, voulait en découdre avec les Palestiniens, parce que formaté dans cette optique, mais quand il voit et entend les histoires racontées par tous ces vieillards délogés de leurs terres, devant leur désarroi, leur détresse, il a les larmes aux yeux. Il réalise, enfin, que ce conflit le dépasse. Et c'est peut-être là aussi, dans cette prise de conscience par la réalité, qu'une amorce de solution peut s'opérer. […]

Consultez le texte complet




My Land, de Nabil Ayouch : le conflit israélo-palestinien sous un angle humain
Aboubacar Demb Cissokho • Agence de presse Sénégalaise

Le réalisateur Nabil Ayouch, en compétition officielle au Festival national du film marocain (Tanger, 21-29 janvier), s'écarte dans son documentaire My Land d'un traitement politique du conflit israélo-palestinien, s'attachant plutôt à un angle psychologique et humain du sujet.
La démarche est originale et courageuse : pour un tournage étalé sur une année, Ayouch a fait le déplacement pour aller donner la parole à de vieux réfugiés palestiniens qui ont fui en 1948. Depuis lors, ils vivent dans des camps de réfugiés au Sud du Liban, loin de leur terre natale.
Le réalisateur fait entendre cette parole par de jeunes Israéliens qui, loin d'imaginer ce que vivent dans leur chair les réfugiés, s'attèlent à construire une vie sur la même terre. Dans une certaine insouciance.
Tout le film est construit autour de cette confrontation entre deux mémoires qui se font face : d'un côté, celle de vieux réfugiés palestiniens du Sud Liban, figée dans le passé, ne laissant place à aucune perspective, sans horizon clair et dégagé. De l'autre, une mémoire oubliée ou occultée, jamais enseignée.[…]

My Land, de Nabil Ayouch ou la voix des réfugiés palestiniens hantés par le retour à la mère-patrie
Siham Jermouni • Maghress

[…]
Nabil Ayouch fait sortir un grand miroir pour ouvrir les consciences de tous ceux qui tiennent un discours figé et radical sur le conflit.

Tourné au Liban, My Land immortalise les témoignages de vieux réfugiés palestiniens qui se sont retrouvés contraints à quitter leur terre pour s'installer au Liban depuis plus de soixante ans. Nabil Ayouch dépasse le cadre réducteur d'un film politique pour attribuer à son récit un souffle épique, tout en suivant une démarche exceptionnelle qui consiste à donner la parole au clan Israélien aussi, sans toutefois le juger.
[…]
Des personnes blessées, amputées et traumatisées à vie, comme si la terre était vouée à la violence pour l'éternité. C'est avant tout, un documentaire qui cherche à lever le rideau sur les coulisses d'une situation absurde; celle que vivent au quotidien nos oubliés et apatrides hantés par le retour à la terre de leur ancêtres.
[…]


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